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Le supérieur des Jésuites critique les Etats-Unis et la France   11/09/2013

Radio Vatican

Rompant avec sa discrétion habituelle, le préposé général de la Compagnie de Jésus, le Père

Adolfo Nicolas, a critiqué en termes forts les Etats-Unis et la France susceptibles d’intervenir

militairement en Syrie. Le supérieur général des jésuites, dans une interview publiée le 4

septembre 2013 sur le site de la curie romaine de l’ordre, juge "inacceptable" un éventuel

recours à la force en Syrie.

Le religieux espagnol prévient que les Etats-Unis pourraient commettre une "grosse erreur" et

déplore que la France, "qui a grandement contribué à la civilisation et la culture", soit

aujourd’hui tentée "de conduire l’humanité à faire marche arrière vers la barbarie".

Q. : Le pape est sorti du protocole habituel pour parler en faveur de la paix en Syrie.

Que pensez-vous de ce sujet ?

Père Adolfo Nicolas: Je n’ai pas l’habitude de commenter les situations internationales ou les

affaires politiques. Mais, dans le cas présent, nous sommes devant une situation humanitaire qui

va au-delà des limites normales pouvant justifier le silence. J’avoue, je dois le dire, ne pas

comprendre qui a donné l’autorisation aux Etats-Unis ou à la France d’agir contre un pays d’une

manière qui, sans nul doute, ajoutera aux souffrances d’une population qui a déjà souffert plus

que l’on ne peut l’imaginer. La violence ou les interventions violentes comme celles qui se

préparent ne sont justifiables que comme des moyens ultimes utilisés d’une manière telle qu’ils

n’atteignent que les seuls coupables. Dans le cas d’un pays, cela est totalement impossible, et

c’est pourquoi ce recours à la force me paraît totalement inacceptable. Nous jésuites, nous

appuyons l’action du pape à 100 % et désirons du fond du coeur que l’action punitive annoncée

n’ait pas lieu.

Q.: Mais le monde n’a-t-il pas la responsabilité de faire quelque chose contre ceux

qui abusent de leur pouvoir par des actions contre leur propre peuple, comme dans

le cas d’un gouvernement qui utilise les armes chimiques?

Père Adolfo Nicolas : Cette question en contient en fait trois qu’il convient de séparer clairement.

La première porte sur le fait que tout abus de pouvoir doit être condamné et rejeté. Avec tout le

respect que j'ai pour le peuple des Etats-Unis, je crois que l’usage précis de la force qui se

prépare actuellement est en lui-même un abus de pouvoir. Les Etats-Unis d’Amérique doivent

cesser d’agir et de réagir comme s’ils étaient le ‘grand frère’ d’un quartier qui s’appellerait le

monde. Une telle attitude conduit inévitablement à des abus, à des chocs violents et à des

démonstrations de force devant les membres les plus faibles de la communauté. La deuxième

est que, si des armes chimiques ont été utilisées, il faut encore satisfaire à l’obligation d e

montrer au monde, de manière claire, que cet usage est le fait d’une partie en conflit, et non

pas de l’autre. Il ne suffit pas qu’un membre du gouvernement du pays qui désire attaquer dise

qu’il en a la conviction. Il faut démontrer au monde qu’il en est ainsi, sans laisser quelque doute

que ce soit, afin que le monde puisse faire confiance à ce pays. Cette confiance n’existe pas

actuellement, et les spéculations ont déjà commencé sur les visées ultérieures que les Etats-Unis

pourraient avoir dans ce projet d’intervention. La troisième est que les moyens considérés

comme appropriés pour punir l’abus commis à l’origine - une fois que l’on a montré que tel est

bien ce qui s’est passé - ne blessent pas à nouveau les mêmes personnes, déjà victimes.

L’expérience du passé nous apprend que c’est impossible… quand bien même on désignerait les

victimes par l’euphémisme ‘dommages collatéraux’. Au final, c’est la souffrance des citoyens

ordinaires innocents et étrangers au conflit qui augmente. Nous savons tous que le grand souci

des sages et des fondateurs religieux de toutes les traditions et cultures est : ‘comment alléger

la souffrance humaine ?’ Il est très préoccupant que, au nom de la justice, nous planifiions une

attaque qui va augmenter la souffrance des victimes.

Q. : N’êtes-vous pas particulièrement dur à l’égard des Etats-Unis ?

Le Père Adolfo Nicolas : Je ne le crois pas. Je n’ai aucun préjugé contre ce grand pays et, en ce

moment même, je travaille avec des jésuites de ce pays dont j’estime beaucoup les avis et l’aide.

Je n’ai jamais eu de sentiments négatifs à l’égard des Etats-Unis, un pays que j’admire

énormément pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles son ardeur au travail, sa spiritualité et

sa pensée. Ce qui me soucie le plus est que précisément ce pays, que j’admire sincèrement, soit

sur le point de commettre une grosse erreur.

Et je pourrais dire quelque chose de semblable à propos de la France : un pays qui a été un

véritable guide pour l’esprit et l’intelligence, qui a grandement contribué à la civilisation et la

culture, et qui est maintenant tenté de conduire l’humanité; à faire marche arrière vers la

barbarie, et cela en contradiction ouverte avec tout ce qu’il a représenté durant bien des

générations. Que ces deux pays s’unissent aujourd’hui pour une aventure aussi horrible est l’un

des éléments de la colère éprouvée en bien des pays du monde. Ce n’est pas le fait d’attaquer

que nous craignons; ce qui nous atterre, c’est la barbarie vers laquelle nous sommes conduits.

Q. : Et pourquoi parler ainsi maintenant ?

Le Père Adolfo Nicolas : Parce que le problème se pose maintenant. Parce que le pape prend

des mesures extraordinaires pour nous rendre conscients de l’urgence du moment. Avoir déclaré

la journée du 7 septembre comme temps de jeûne pour la paix en Syrie est une mesure

extraordinaire, et nous voulons nous unir à cette initiative. Nous pouvons nous rappeler que,

dans un passage de l’Evangile, les disciples n’étaient pas parvenus à libérer un jeune du

mauvais esprit, et Jésus leur dit : "Ce type d’esprit ne peut sortir que par la prière et le jeûne". Il

m’est très difficile d’accepter qu’un pays qui se considère chrétien - ou en tout cas qui fait

référence à ce nom - ne puisse envisager que l’action militaire lorsqu’il se trouve face à une

situation de conflit, au risque de conduire le monde, à nouveau, vers la loi de la jungle.


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